Lettre III, adressée à M. Pauw, sur l'athéisme de la Chine
J'ai lu vos livres ; je ne doute pas que vous n'ayez été longtemps à la Chine, en Égypte, et au Mexique : de plus, vous avez beaucoup d'esprit ; avec cet avantage on voit et on dit tout ce qu'on veut. Je vous fais le compliment que les lettrés chinois se font les uns aux autres : « Ayez la bonté de me communiquer un peu de votre doctrine. »
Je vous fais d'abord un aveu plus sincère que les Actes de dom Ruinart ; c'est que le poème de sa majesté l'empereur de la Chine et la théologie de Confucius m'ennuient au fond de l'âme autant qu'ils ennuient M. Gervais, et que cependant je les admire. Ma raison pour m'être ennuyé avec le plus grand monarque du monde, et même de son vivant, c'est qu'un poème traduit en prose produit d'ordinaire cet effet, comme M. Gervais l'a bien senti. Pour Confucius, c'est un bon prédicateur ; il est si verbeux qu'on n'y peut tenir. Ce qui fait que je les admire tous deux, c'est que l'un étant roi ne s'occupe que du bonheur de ses sujets, et que l'autre étant théologien n'a dit d'injures à personne. Quand je songe que tout cela s'est fait à six mille lieues de ma ville de Romorantin, et à deux mille trois cents ans du temps où je chante vêpres, je suis en extase.
Les révérends pères dominicains, les révérends pères capucins, les révérends pères jésuites ont eu de violentes disputes à Rome sur la théologie de la Chine. Les capucins et les dominicains ont démontré, comme on sait, que la religion de Confucius, de l'empereur, et de tous les mandarins, est l'athéisme : les jésuites, qui étaient tous mandarins ou qui aspiraient à l'être, ont démontré qu'à la Chine tout le monde croit en Dieu, et qu'on n'y est pas loin du royaume des cieux. Ce procès, en cour de Rome, a fait presque autant de bruit que celui de La Cadière. On y est bien embarrassé.
Vous souviendrez-vous, monsieur, de celui qui écrivait : « Les uns croient que le cardinal Mazarin est mort, les autres qu'il est vivant ; et moi, je ne crois ni l'un ni l'autre » ? Je pourrais vous dire : Je ne crois, ni que les Chinois admettent un Dieu, ni qu'ils soient athées. Je trouve seulement qu'ils ont comme vous beaucoup d'esprit, et que leur métaphysique est tout aussi embrouillée que la nôtre.
Je lis ces mots dans la préface de l'empereur ; car les Chinois font des préfaces comme nous :
« J'ai toujours ouï dire que si l'on conforme son cœur aux cœurs de ses père et mère, les frères vivront toujours ensemble de bonne intelligence ; si on conforme son cœur aux cœurs de ses ancêtres, l'union régnera dans toutes les familles : et si on conforme son cœur aux cœurs du ciel et de la terre, l'univers jouira d'une paix profonde. »
Ce seul passage me paraît digne de Marc-Aurèle sur le trône du monde. Qu'on se conforme aux justes désirs du père de famille, et la famille est unie : qu'on suive la loi naturelle, et tous les hommes sont frères ; cela est divin. Mais par malheur cela est athée dans nos langues d'Europe : car parmi nous que veut dire se conformer au ciel et à la terre ? La terre et le ciel ne sont point Dieu, ils sont ses ouvrages bruts.
L'empereur poursuit, il en appelle à Confucius : voici la décision de Confucius qu'il cite :
« Celui qui s'acquitte convenablement des cérémonies ordonnées pour honorer le ciel et la terre à l'équinoxe et au solstice, et qui a l'intelligence de ces rites, peut gouverner un royaume aussi facilement qu'on regarde dans sa main. »
On trouvera encore ici que ces lignes de Confucius sentent l'athée de six mille lieues loin. Vous avez lu qu'elles ébranlèrent le cerveau chrétien de l'abbé Boileau, frère de Nicolas Boileau le bon poète. Confucius et l'empereur Kien-long auraient mal passé leur temps à l'inquisition de Goa ; mais comme il ne faut jamais condamner légèrement son prochain, et encore moins un bon roi, considérons ce que dit ensuite notre grand monarque :
« De tels hommes devaient attirer sur eux des regards favorables du souverain maître qui règne dans le plus haut des cieux. »
Certes le père Bourdaloue et Massillon n'ont jamais rien dit de plus orthodoxe dans leurs sermons. Le père Amiot jure qu'il a traduit ce passage à la lettre. Les ennemis des jésuites diront que ce serment même de frère Amiot est très suspect, et qu'on ne s'avisa jamais d'affirmer par serment la fidélité de la traduction d'un endroit si simple ; nimia prœcautio dolus, trop de précaution est fourberie. Frère Amiot logé dans le palais, et sachant très bien que sa majesté est athée, aura voulu aller au-devant de cette accusation.
Si l'empereur croyait en Dieu, il dirait un mot de l'immortalité de l'âme : il n'en parle pas plus que Confucius ; donc l'empereur n'est qu'un athée vertueux et respectable. Voilà ce que diront les jansénistes, s'il en reste encore.
À cela les jésuites répondront : On peut très bien croire en Dieu sans être instruit des dogmes de l'immortalité de l'âme, de l'enfer, et du paradis : la loi mosaïque n'annonça point ces grands dogmes ; elle les réserva pour des temps plus divins. Les saducéens, rigides théologiens, n'en ont rien cru : la croyance d'un Dieu fut de tout temps une vérité inspirée par la nature à tous les hommes vivant en société ; le reste a été enseigné par la révélation : de là on conclut, avec assez de vraisemblance, que l'empereur Kien-long peut manquer de foi, mais qu'il ne manque pas de raison.
Pour moi, monsieur, je ne me sens ni assez hardi, ni assez compétent pour juger un aussi grand roi ; je présume seulement que le mot Tien ou Changti ne comporte pas précisément la même idée que le mot Al donnait en arabe, Jehova en phénicien, Knef en égyptien, Zeus en grec, Deus en latin, Gott en ancien allemand. Chaque mot entraîne avec lui différents accessoires en chaque langue : peut-être même, si tous les docteurs de la même ville voulaient se rendre compte des paroles qu'ils prononcent, on ne trouverait pas deux licenciés qui attachassent la même idée à la même expression. Peut-être enfin n'est-il pas possible qu'il y ait deux hommes sur la terre qui pensent absolument de même.
Vous m'objecterez que si la chose était ainsi, les hommes ne s'entendraient jamais. Aussi en vérité ne s'entendent-ils guère : du moins je n'ai jamais vu de dispute dans laquelle les argumentants sussent bien positivement de quoi il s'agissait. Personne ne posa jamais l'état de la question, si ce n'est cet Hibernois qui disait : Verum est, contra sic argumentor ; La chose est vraie, voici comme j'argumente contre.