anon a écrit :Mais je suis très surpris que tu puisses "côtoyer le vide/vacuité" sans qu'il ne se passe jamais rien qui sorte de l'ordinaire... Le bouddhisme ne parle-t-il pas de stades de l'éveil ?
Je suis bien d'accord, il ne s'agit pas d'extraordinaire, le mot serait trompeur, mais je parlais seulement de sortir de l'ordinaire...vic a écrit :L'éveil est la dernière chose dont on devrait parler, ça fausse toute l'expérience, au lieu de vivre l'instant présent en le laissant être on projette tout un tas de choses fantasmées, ça complique la tâche.
Non il ne se passe rarement quelque chose d'extraordinaire quand je médite, c'est plutôt neutre, l'impression de l'extraordinaire est souvent un tour que nous joue l'esprit.
La voie médiane du bouddha ne tend pas vers une chose aussi radicale que l'extraordinaire.
Quand je prends conscience de ce que j'appelle la Présence, il n'y a rien d'extraordinaire. D'abord parce que cette conscience n'est pas immédiate, c'est plutôt après que je me rends compte qu'il s'est passé quelque chose. Je pense là particulièrement à la première fois. J'étais en méditation, comme très souvent à cette époque, et ce jour-là, cette fois-là, il n'y avait rien de particulier, c'était comme toutes les autres fois.
Sauf que cette fois-là, à un moment je me suis rendu compte que je venais de passer dans un état de paix indicible. Quand je m'en suis rendu compte, j'étais bien sûr encore dans une très grande paix. Il y a eu une fécondité de ce passage, mais le passage lui-même, je ne peux pas dire que j'en ai été conscient, et c'est bien pourquoi je dis que cette paix était indicible, au-delà de ce que je peux imaginer, de ce que nous pouvons imaginer.
Telle a été la première fois, il y a trente trois ans. Extraordinaire est donc un mot qui ne convient pas du tout, d'abord parce que je n'ai pas été conscient du moment lui-même, ensuite parce qu'il s'agit de paix, ce qui exclut tout ce qu'on se représente d'exaltation avec le mot extraordinaire... Mais "sortant de l'ordinaire" me semble justifié, parce que je suis bien certain que cette paix n'a rien de banal...
Je pense qu'elle est proche de la paix qu'on peut ressentir parfois, à certains moments de nos vies, devant un paysage, dans certaines situations (un moment de grâce, comme on dit). Là c'était une situation de méditation, une situation où on la cherche plus ou moins, et elle m'a été donnée, mais depuis elle m'est encore et toujours donnée. Toujours : non pas perpétuellement, mais toujours dans le sens que, à cette époque, chaque fois que je me mettais à méditer, elle revenait... C'est déjà en raison de cette sorte de permanence, que j'aime en parler sous le nom de Présence.
Chaque fois que je méditais : je ne veux pas dire spécialement en prenant certaine position dans certain lieu dédié... Cela pouvait se produire n'importe où, dans n'importe quelle situation, soit que ce soit moi qui décide à un moment de me débrancher de l'agitation perpétuelle dans laquelle nous vivons ordinairement, soit que ce soit elle qui vienne me débrancher de ce flot : pas facile à dire, parfois...
À cette époque, le yoga et la méditation étaient pratiquement mes seules "activités". C'était une chance que j'avais, mais qui n'allait pas pouvoir se poursuivre indéfiniment. L'aurait-elle pu, je ne pense pas que ça aurait été une bonne chose. Quand la Présence/Paix se manifeste, ou plutôt que je prends conscience qu'elle s'est manifestée, je m'efforce bien d'y rester le plus possible, voire de remonter à la source, mais ça ne donne pas grand chose. Non, il faut accepter aussi que ce soit elle qui mène le jeu (et c'est la seconde raison pour laquelle j'aime bien la nommer Présence...). De toutes façons, elle revient toujours... et sans doute un jour serai-je entièrement en elle, établi pleinement et définitivement, ou peut-être pas, mais en fait au point où j'en suis aujourd'hui, ça m'est un peu égal !
C'est en tout cas ce qui s'est passé pour moi à ce moment-là, j'ai repris une vie active plus ordinaire, je me suis marié, nous avons eu des enfants, une vie ordinaire. Pendant toute cette période (ces trente-trois ans...), je peux dire que ce n'est pratiquement plus moi qui cherchais la Présence, c'est elle qui revenait, à plusieurs mois d'intervalle parfois. Je pense que c'était une nécessité, il fallait que je passe par cette période d'enfouissement, en quelque sorte.
Voilà, et puis maintenant elle se manifeste à nouveau avec beaucoup d'insistance, plus même qu'aux débuts, depuis à peu près un an. Ce n'est pas permanent, mais presque parfois. En ce moment, par exemple, je peux dire que j'écris en étant en elle (comme d'ailleurs pour pratiquement tout ce que j'écris). Mais ce n'est pas que pour l'écriture, où on est seul, plutôt au calme. Cela commence à venir aussi dans certaines conversations orales. J'ai le sentiment que ça peut habiter ainsi tout ce qu'on fait. Il me semble même évident que c'est vers ça que ça doit aller, sans que je puisse dire bien sûr jusqu'où je pourrai aller pour ma part dans cette direction...
Ouf ! bref, c'était pour essayer d'éclaircir ces histoires d'ordinaire et d'extraordinaire...