Wittgenstein II

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Wittgenstein II

Ecrit le 11 févr.26, 07:55

Message par J'm'interroge »

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Dans Recherches philosophiques (Philosophische Untersuchungen, publié en 1953), le « Wittgenstein II » rompt radicalement avec le Tractatus. Le livre ne propose pas une théorie systématique, mais une méthode thérapeutique : dissoudre les faux problèmes philosophiques en examinant l’usage réel du langage.

Voici les thèses et questions centrales :

1. Le sens n’est pas une essence, mais un usage :
Thèse clé : le sens d’un mot est son usage dans le langage.
Wittgenstein rejette l’idée que les mots tirent leur signification d’objets, d’images mentales ou d’essences abstraites.
Comprendre un mot, ce n’est pas saisir une définition cachée, c’est savoir s’en servir correctement dans des pratiques humaines.
Question centrale : que faisons-nous réellement quand nous utilisons un mot ?

2. Les jeux de langage :
Le langage n’est pas un système unique et homogène, mais une multiplicité de jeux de langage : ordonner, promettre, prier, plaisanter, calculer, décrire, raconter, etc.
Chaque jeu obéit à des règles propres, liées à une activité humaine.
Conséquence : vouloir donner une définition universelle du « langage », de la « signification » ou de la « vérité » est une erreur de perspective.
Question : pourquoi la philosophie veut-elle imposer une unité là où il n’y a qu’une diversité de pratiques ?

3. Les formes de vie :
Les jeux de langage sont enracinés dans des formes de vie (Lebensformen) : des manières humaines de vivre, d’agir, de réagir.
Le langage n’est pas fondé sur une logique transcendante, mais sur des accords pratiques : ce que nous faisons ensemble.
Thèse implicite : il n’y a pas de fondement ultime du langage, il n'y a que nos pratiques partagées.

4. Ressemblances de famille :
Contre la recherche de définitions strictes, Wittgenstein introduit la notion de ressemblances de famille.
Exemple classique : le mot « jeu ». Il n’y a pas de propriété commune à tous les jeux, seulement un réseau de ressemblances partielles qui se chevauchent.
Question critique : pourquoi exigeons-nous des définitions là où le langage fonctionne très bien sans elles ?

5. La critique du langage privé :

Wittgenstein attaque l’idée d’un langage privé, censé décrire des expériences purement internes (douleur, sensations) accessibles à un seul sujet.
Argument central : un langage suppose des critères publics de correction. Sans possibilité de distinction entre « correct » et « incorrect », il n’y a pas de langage.
Conséquence philosophique majeure : La subjectivité n’est pas niée, mais elle n’est pas fondatrice du sens.

6. La philosophie comme thérapie :
La philosophie ne doit pas expliquer le monde ni construire des théories, mais dissiper les confusions produites par un mauvais usage du langage.
« La philosophie est un combat contre l’ensorcellement de notre entendement par les moyens de notre langage. »
Méthode :
- descriptions fines,
- exemples ordinaires,
- refus des abstractions métaphysiques.

7. Les faux problèmes philosophiques :
Les grandes énigmes classiques (esprit/corps, sens, vérité, conscience) naissent souvent d’un langage arraché à son contexte ordinaire.
Thèse provocatrice : la plupart des problèmes philosophiques ne sont pas faux par erreur factuelle, mais par grammaire mal comprise.

En résumé :

Wittgenstein II affirme que :

- le langage est une pratique, pas un miroir du monde ;
- la signification dépend de l’usage, pas de l’introspection ;
- la philosophie n’explique rien : elle clarifie ;
- les problèmes métaphysiques sont souvent des illusions linguistiques.

Ou, de manière wittgensteinienne et sèche : la philosophie ne découvre rien de nouveau — elle apprend à cesser de se tromper.

___________________


De la certitude (Über Gewissheit, 1969) est le dernier texte de Wittgenstein. Il prolonge les Recherches philosophiques et s’attaque au scepticisme, en particulier à celui de Moore (« Je sais que j’ai deux mains »).

Voici l’essentiel :

1. Contre le doute universel :
Wittgenstein montre que le doute radical (cartésien ou sceptique) est auto-destructeur.
Douter de tout suppose déjà que certaines choses ne sont pas mises en doute. Le doute n’a de sens que sur fond de certitudes.
Thèse : le doute présuppose la certitude.

2. Les propositions-charnières (hinge propositions) :
Certaines propositions ne sont ni connues ni justifiées, mais tenues pour acquises :
- « Le monde existe »
- « J’ai un corps »
- « La Terre existait avant ma naissance »
- « Les mots ont un sens stable »
Elles fonctionnent comme des charnières (hinges) : elles rendent possible le jeu du doute et de la connaissance, sans en faire partie.

3. La certitude n’est pas une connaissance :
Les certitudes fondamentales ne sont pas des croyances vraies démontrées.
On ne dit pas : « Je sais que le monde existe » comme on dit : « Je sais que Paris est en France ».
Elles sont en dehors du jeu épistémique de la preuve et de l’erreur.

4. La certitude est pratique, pas théorique :
Ces certitudes se manifestent dans ce que nous faisons, pas dans ce que nous affirmons.
Exemple : je ne vérifie pas chaque matin si le sol va me porter. J’agis.
Conclusion : la certitude est une manière d’agir dans le monde, non une opinion mentale.

5. La critique de Moore :
Moore pense réfuter le scepticisme en affirmant des évidences (« Voici une main »).
Wittgenstein répond : Moore a raison contre le sceptique, mais tort philosophiquement.
Pourquoi ? Parce qu’il traite une certitude grammaticale comme un savoir empirique.

6. La grammaire de la connaissance :
Dire « je sais » n’a de sens que là où l’erreur est concevable.
Là où le doute n’a pas de place, le mot « savoir » n’en a pas non plus.

7. Fondement sans fondation :
Il n’y a pas de fondement ultime justifié par la raison.
Le langage et la connaissance reposent sur un socle non justifié, accepté dans une forme de vie.
Pas de sol rocheux métaphysique : seulement un lit de rivière qui se stabilise par l’usage.

En résumé :

De la certitude affirme que :
- le scepticisme radical est grammaticalement absurde ;
- la connaissance repose sur des certitudes non démontrées ;
- ces certitudes sont pratiques, incarnées, pré-théoriques ;
- chercher à les justifier, c’est déjà mal comprendre leur rôle.

Formule finale, très wittgensteinienne : on ne commence pas par savoir, on commence par agir.
.
- La réalité est toujours beaucoup plus riche et complexe que ce que l'on peut percevoir, se représenter, concevoir, croire ou comprendre.
- Nous ne savons pas ce que nous ne savons pas.
Humilité !
- Toute expérience vécue résulte de choix. Et tout choix produit son lot d'expériences vécues.
Sagesse !

Yacine

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Re: Wittgenstein II

Ecrit le 13 févr.26, 01:22

Message par Yacine »

Wittgenstine désormais
Lévitique 18:25 Le pays en a été souillé; je punirai son iniquité, et le pays vomira ses habitants

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Re: Wittgenstein II

Ecrit le 15 févr.26, 04:57

Message par J'm'interroge »

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Forme de vie :

Chez Ludwig Wittgenstein, la notion de forme de vie (Lebensform) occupe une place centrale, mais reste délibérément vague. Elle n’est ni une structure biologique, ni une essence humaine, ni une culture au sens sociologique. Elle ne se réduit pas non plus à un système de croyances explicites. Il ne s’agit pas d’une théorie à proprement parler, mais d’un point d’arrêt : là où l’explication philosophique s’arrête et où la vie humaine se montre telle qu’elle est.

Une forme de vie désigne l’ensemble relativement stable de pratiques, d’habitudes, de réactions naturelles et d’accords implicites qui rendent possibles nos jeux de langage. Les mots ne flottent pas dans le vide, leur sens dépend de ce que nous faisons avec eux. Parler un langage, c’est déjà participer à une forme de vie. Les activités les plus simples — ordonner, promettre, raconter, plaisanter, mesurer, consoler — s’inscrivent dans un réseau partagé de pratiques humaines qui donne sens à nos mots et à nos règles.

Wittgenstein insiste sur le fait que ces accords humains ne sont pas d’abord théoriques : ils sont vécus et naturels. Apprendre un mot par imitation, répondre à la douleur par un cri, reconnaître un visage ou pointer du doigt pour montrer sont des réactions pré-linguistiques qui précèdent et fondent toute rationalité. La raison et les justifications viennent ensuite, mais toujours greffées sur ce socle pratique. Le langage et la pensée reposent sur ce tissu de vie partagé, non sur des abstractions.

Cette idée éclaire aussi sa critique du scepticisme dans De la certitude. Les certitudes-charnières — telles que « le monde existe » ou « j’ai un corps » — ne sont pas des connaissances démontrées, mais des façons d’agir et de vivre. Elles sont implicites dans nos pratiques, et toute tentative de les justifier intellectuellement manque le point essentiel : elles sont la condition même de l’existence d’un langage et d’une connaissance.

En définitive, une forme de vie est ce qui rend le langage possible, ce qui est partagé avant d’être pensé, ce sur quoi on ne discute pas parce qu’on y agit. La philosophie, en cherchant des principes généraux, se heurte toujours à ce socle : la vie précède le langage et les règles, et c’est elle qui rend possible tout ce que nous disons ou savons.

Wittgenstein montre ainsi que le sens et la certitude ne sont pas des constructions intellectuelles, mais des évidences pratiques enracinées dans nos manières de vivre.
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- La réalité est toujours beaucoup plus riche et complexe que ce que l'on peut percevoir, se représenter, concevoir, croire ou comprendre.
- Nous ne savons pas ce que nous ne savons pas.
Humilité !
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Re: Wittgenstein II

Ecrit le 25 févr.26, 09:39

Message par J'm'interroge »

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Exemple de jeux de langage :


En restant fidèle à l’esprit des Recherches philosophiques, dans ce qui suit je vais en exposer des exemples explicitement donnés ou clairement suggérés par Wittgenstein.

Chez Ludwig Wittgenstein, les jeux de langage incluent notamment :

- Donner un ordre / Répondre à un ordre.
- Décrire un objet
- Rapporter un événement
- Faire une supposition
- Inventer une histoire
- Chanter une comptine
- Raconter une plaisanterie
- Apprendre / enseigner
- Résoudre un problème
- Traduire d’une langue à une autre
- Donner une définition
- Classer des objets
- Demander / Répondre
- Promettre
- Remercier / S’excuser
- Saluer
- Féliciter / Réprimander
- Encourager
- Consoler
- Se plaindre
- Exprimer une émotion
- Rassurer / Menacer
- Évaluer
- Justifier une action
- Fixer une règle
Etc.


Point philosophique essentiel :
Cette liste n’est pas close et ne peut pas l’être. Wittgenstein ne cherche pas l’exhaustivité mais l’effet suivant : briser l’illusion que le langage a une fonction unique (décrire le monde).

Consoler est précisément un exemple décisif :
- ce n’est ni vrai ni faux,
- ni informatif,
- ni réductible à une structure logique,
et pourtant parfaitement compréhensible.

___


Avant la théorie : le langage dans la vie ordinaire :


Chez Ludwig Wittgenstein, le langage n’est jamais un simple outil destiné à décrire le monde ou à traduire des pensées intérieures déjà constituées. Il est toujours enraciné dans la vie, dans ce qu’il appelle une forme de vie, et il prend sens à travers les pratiques humaines qui l’accompagnent. Comprendre un mot, ce n’est pas maîtriser une définition abstraite, mais savoir comment l’employer correctement dans des situations concrètes. Le langage est inséparable de ce que nous faisons avec lui.

Cette idée apparaît clairement dans ce que Wittgenstein appelle les jeux de langage. Il ne s’agit pas de jeux au sens ludique, mais de situations ordinaires où les mots ont une fonction précise : ordonner, demander, raconter, promettre, remercier, consoler. Chaque fois, le sens d’une expression dépend de l’activité dans laquelle elle est utilisée. Sortie de ce contexte, la même phrase peut perdre toute signification ou devenir trompeuse.

Certains jeux de langage mettent en évidence des dimensions expressives et affectives que la philosophie a souvent négligées. Dire « j’ai mal », pleurer ou se plaindre ne consiste pas à décrire un état intérieur comme on décrirait un objet. Ces expressions font partie de pratiques humaines où l’on apprend à reconnaître, à répondre, à prendre soin. Le langage, ici, n’informe pas : il agit, il règle des comportements, il organise des relations. C’est aussi pour cette raison que Wittgenstein rejette l’idée d’un langage purement privé : une expression n’a de sens que si elle peut s’inscrire dans des usages partagés.

Les jeux de langage englobent également des pratiques normatives et pédagogiques. Expliquer, corriger, apprendre, suivre une règle ne sont pas des opérations mentales isolées, mais des activités sociales. Une règle ne fonctionne pas comme un objet théorique posé devant l’esprit : elle n’existe réellement que dans sa mise en œuvre répétée, dans l’usage que des individus en font au sein d’une pratique commune.

Pour Wittgenstein, le langage forme ainsi un ensemble vivant d’activités humaines. Le sens n’est jamais caché derrière les mots, il se trouve dans leur emploi effectif, dans les contextes où ils sont appris, transmis et utilisés. Parler, ce n’est pas seulement énoncer des phrases, c’est participer à une forme de vie déjà là, qui précède et rend possible toute réflexion philosophique.

___


Faux problèmes et confusion de jeux :


Chez Ludwig Wittgenstein, une grande partie des erreurs philosophiques ne vient pas de mauvaises réponses, mais d’une confusion de jeu de langage. Nous utilisons correctement des mots dans la vie ordinaire, puis nous les arrachons à leur contexte pour les faire jouer un autre rôle. C’est là que les problèmes commencent.

Très souvent, on traite un jeu de langage comme s’il en était un autre. On demande par exemple si une promesse est vraie ou fausse, comme s’il s’agissait d’une description. Mais promettre n’est pas rapporter un fait : c’est s’engager. De la même manière, dire « j’ai mal » n’est pas informer sur un état interne mesurable, mais appeler une réaction, une attention, parfois une consolation. En changeant de jeu sans s’en rendre compte, on fabrique des pseudo-problèmes.

C’est ce mécanisme que Wittgenstein vise lorsqu’il critique la métaphysique traditionnelle. Le philosophe croit poser une question profonde — « Qu’est-ce que le temps ? », « Qu’est-ce que la conscience ? », « Qu’est-ce que le sens ? » — mais il applique souvent les règles du jeu descriptif là où le langage fonctionne autrement. Il cherche une chose là où il n’y a qu’un usage, une essence là où il n’y a qu’une pratique.

Cette erreur est renforcée par l’illusion que tous les énoncés doivent fonctionner comme des affirmations vraies ou fausses. Or beaucoup de jeux de langage échappent à ce schéma : ordonner, prier, consoler, remercier, plaisanter, promettre. Lorsqu’on les juge avec les critères d’un autre jeu — celui de la science ou de la logique — ils paraissent mystérieux, déficients ou obscurs. En réalité, c’est le regard philosophique qui est mal ajusté.

La tâche de la philosophie, pour Wittgenstein, n’est donc pas de corriger le langage ordinaire, mais de le remettre à sa place. Il s’agit de reconnaître quel jeu est en train d’être joué, et de cesser de demander au langage ce qu’il ne peut pas donner. La confusion des jeux produit l’illusion d’une profondeur là où il n’y a qu’un glissement de règles.

Ainsi, on ne résout pas les problèmes philosophiques en découvrant des vérités cachées, mais en apprenant à voir quand on a quitté un jeu de langage pour un autre sans s’en apercevoir. La philosophie devient alors une activité de clarification : elle ne bâtit pas de théories, elle nous empêche simplement de jouer au mauvais jeu.
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- La réalité est toujours beaucoup plus riche et complexe que ce que l'on peut percevoir, se représenter, concevoir, croire ou comprendre.
- Nous ne savons pas ce que nous ne savons pas.
Humilité !
- Toute expérience vécue résulte de choix. Et tout choix produit son lot d'expériences vécues.
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