Pour offrir un éclairage catholique sur ce sujet, voici quelques extraits de l'encyclique "Deus Caritas Est" :
Benoît XVI a écrit :§ 3 : À l'amour entre homme et femme, qui ne naît pas de la pensée ou de la volonté mais qui, pour ainsi dire, s'impose à l'être humain, la Grèce antique avait donné le nom d'eros (...) Des trois mots grecs relatifs à l'amour -eros, philia (amour d'amitié) et agapè- les écrits néotestamentaires privilégient le dernier, qui dans la langue grecque était plutôt marginal (...) La mise de côté du mot eros, ainsi que la nouvelle vision de l'amour qui s'exprime à travers le mot agapè, dénotent sans aucun doute quelque chose d'essentiel dans la nouveauté du christianisme concernant précisément la compréhension de l'amour. Dans la critique du christianisme, qui s'est développée avec une radicalité grandissante à partir de la philosophie des Lumières, cette nouveauté a été considérée d'une manière absolument négative. Selon Friedrich Nietzsche, le christianisme aurait donné du venin à boire à l'eros qui, si en vérité il n'en est pas mort, en serait venu à dégénérer en vice (...)
§ 4 : En est-il vraiment ainsi ? Le christianisme a-t-il véritablement détruit l'eros ? Regardons le monde pré-chrétien. Comme de manière analogue dans d'autres cultures, les Grecs ont vu dans l'eros avant tout l'ivresse, le dépassement de la raison provenant d'une "folie divine" qui arrache l'homme à la finitude de son existence et qui, dans cet être bouleversé par une puissance divine, lui permet de faire l'expérience de la plus haute béatitude (...) Dans les religions, cette attitude s'est traduite sous la forme de cultes de la fertilité, auxquels appartient la prostitution "sacrée" qui fleurissait dans beaucoup de temples. L'eros était donc célébré comme force divine, comme communion avec le Divin. L'Ancien Testament s'est opposé avec la plus grande rigueur à cette forme de religion, qui est comme une tentation très puissante face à la foi au Dieu unique, la combattant comme perversion de la religiosité. En cela cependant, il n'a en rien refusé l'eros comme tel, mais il a déclaré la guerre à sa déformation destructrice, puisque la fausse divinisation de l'eros, qui se produit ici, le prive de sa dignité, le déshumanise. En fait, dans le temple, les prostituées, qui doivent donner l'ivresse du Divin, ne sont pas traitées comme êtres humains ni comme personnes, mais elles sont seulement des instruments pour susciter la "folie divine" : en réalité, ce ne sont pas des déesses, mais des personnes humaines dont on abuse. C'est pourquoi l'eros ivre et indiscipliné n'est pas montée, "extase" vers le Divin, mais chute, dégradation de l'homme. Il devient ainsi évident que l'eros a besoin de discipline, de purification, pour donner à l'homme non pas le plaisir d'un instant, mais un certain avant-goût du sommet de l'existence, de la béatitude vers laquelle tend tout notre être.
§ 5 : De ce regard rapide porté sur la conception de l'eros dans l'histoire et dans le temps présent, deux aspects apparaissent clairement, et avant tout qu'il existe une certaine relation entre l'amour et le Divin : l'amour promet l'infini, l'éternité -une réalité plus grande et totalement autre que le quotidien de notre existence. Mais il est apparu en même temps que le chemin vers un tel but ne consiste pas simplement à se laisser dominer par l'instinct. Des purifications et des maturations sont nécessaires ; elles passent aussi par la voie du renoncement. Ce n'est pas le refus de l'eros, ce n'est pas son "empoisonnement", mais sa guérison en vue de sa vraie grandeur. Cela dépend avant tout de la constitution de l'être humain, à la fois corps et âme. L'homme devient vraiment lui-même, quand le corps et l'âme se trouvent dans une profonde unité ; le défi de l'eros est vraiment surmonté lorsque cette unification est réussie. Si l'homme aspire à être seulement esprit et qu'il veut refuser la chair comme étant un héritage simplement animal, alors l'esprit et le corps perdent leur dignité. Et si, d'autre part, il renie l'esprit et considère donc la matière, le corps, comme la réalité exclusive, il perd également sa grandeur (...)
§ 6 : Comment devons-nous nous représenter concrètement ce chemin de montée et de purification ? Comment doit être vécu l'amour, pour que se réalise pleinement sa promesse humaine et divine ? Nous pouvons trouver une première indication importante dans le Cantique des Cantiques, un des livres de l'Ancien Testament bien connu des mystiques (...) Le fait que l'on trouve, dans ce livre, deux mots différents pour parler de l'"amour" est très instructif. Nous avons tout d'abord le mot "dodim", un pluriel qui exprime l'amour encore incertain, dans une situation de recherche indéterminée. Ce mot est ensuite remplacé par le mot "ahabà" qui, dans la traduction grecque de l'Ancien Testament, est rendu par le mot de même consonance "agapè", lequel, comme nous l'avons vu, devint l'expression caractéristique de la conception biblique de l'amour. En opposition à l'amour indéterminé et encore en recherche, ce terme exprime l'expérience de l'amour, qui devient alors une véritable découverte de l'autre, dépassant donc le caractère égoïste qui dominait clairement auparavant. L'amour devient maintenant soin de l'autre et pour l'autre. Il ne se cherche plus lui-même -l'immersion dans l'ivresse du bonheur- il cherche au contraire le bien de l'être aimé : il devient renoncement, il est prêt au sacrifice, il le recherche même. Cela fait partie des développements de l'amour vers des degrés plus élevés, vers ses purifications profondes, de l'amour qui cherche maintenant son caractère définitif, et cela en un double sens : dans le sens d'un caractère exclusif -"cette personne seulement"- et dans le sens d'un "pour toujours". L'amour comprend la totalité de l'existence dans toutes ses dimensions, y compris celle du temps. Il ne pourrait en être autrement, puisque sa promesse vise à faire du définitif : l'amour vise à l'éternité. Oui, l'amour est "extase", mais extase non pas dans le sens d'un moment d'ivresse, mais extase comme chemin, comme exode permanent allant du je enfermé sur lui-même vers sa libération dans le don de soi, et précisément ainsi vers la découverte de soi-même, plus encore vers la découverte de Dieu : Qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera (Lc 17, 33), dit Jésus